Bienvenue sur le blog de Patrick Roux

Dans les chroniques que je publie tous les deux mois dans l’excellente revue L’Esprit du Judo, j’ai commencé à vous en parler. Mon but est bien de revisiter les principes et les fondements de notre activité, tout en abordant les points essentiels des interventions des entraîneurs et des professeurs.
Dans le cadre de mes chroniques, je ne peux pas tout développer. C’est pourquoi je vous propose ce blog, comme un espace d’échange et de réflexion collective.
Je vais y déposer régulièrement des textes assez courts pour lancer des thématiques. Vous trouverez des liens avec des articles plus longs à lire et en relation avec les thèmes. Enfin, je vous propose également de contribuer en m’envoyant vos analyses et réflexions en me soumettant vos commentaires sous chaque article.
Pour démarrer, voici quelques thèmes afin d’avoir un fil rouge pour nos premiers échanges :

L'enjeu ?

Je voudrais revenir un instant sur ce thème qui me parait essentiel et passionnant si l’on veut se pencher sur l’avenir et la pérennité du judo. Très peu de temps après avoir arrêté la compétition, je me souviens d’avoir écrit ceci, dans mes réflexions concernant le judo en tant qu’art martial et en tant que sport: « …pour le pratiquant de Budo, la référence, l’enjeu c’est la vie ou la mort. Pour le judoka c’est la victoire ou la défaite. Dans les deux cas l’engagement peut-être total… »  Voila, c’était un peu brut de forge, mais j’aime bien m’exprimer de cette façon, et ça avait jailli ainsi.
Comme on peut le vérifier aussi bien avec l’interview de Shozo Fuji qu’avec le clip video (Yoshin project publie sur mon mur FB) tout est ensuite sujet a interprétation. Ce qui ne facilite rien. Essayons de donner quelques repères. La référence a la mort dans le budo, dans le clip vidéo publie sur mon mur, et même dans l’interview de S. Fuji ne signifie pas a mon sens qu’il y ait une quelconque motivation de blesser ou de tuer. Il s’agit d’un repère historique et symbolique. Cela existe certainement aussi dans l’escrime, et s’incarne dans des postures, des attitudes, des techniques. Mais jusqu’a une époque très récente, celle du sport spectacle, du sport business en réalité, Les attitudes et les comportements que j’évoque étaient très présents dans le judo. Ils le sont toujours chez les judokas japonais. Chez nous, en Europe ils risquent fort de disparaitre. Et justement la raison de cette perte de sens… c’est que le sport en occident et sa logique (capitaliste, de spectacle récréatif) a supplanté celle du Budo. Alors, dire de manière abrupte, le judo c’est la vie ou la mort, c’est sans doute pas la meilleure explication / traduction interculturelles de ce qu’est le Budo, ni de ce qu’il veut véhiculer d’utile pour l’humanité. Mais en même temps je me souviens avec nostalgie de cette époque ou les profs, les sensei que j’ai eu la chance de croiser étant jeune, étaient porteur de cette forme d’exigence. Je ne sais même pas s’ils s’en rendaient compte. Leur attitude gênerait une sorte de tension qui stimulait la vigilance et la concentration de chaque élève pendant la séance. Il fallait être pleinement la, ici et maintenant et essayer de faire de son mieux. Avec les élèves plus avances, les ceintures noires, ça allait parfois un peu plus loin dans l’exigence et les attendus. Et au fond, je pense que c’est pour cela qu’on a fini par dire que le judo c’est plus qu’un sport. Mais j’ajoute que tout sport peut aussi être pratique comme un Budo, dans cet esprit exigent de progrès sur soi grâce aux autres. Et j’espère que je ne dirai jamais un jour, que le judo fut plus qu’un sport…

3 questions !

Merci pour vos nombreuses réactions (une centaine) et vos partages (une trentaine) suite à mon dernier texte de blog. Par contre je n’ai reçu qu’un ou deux commentaires. L’intérêt du blog participatif réside dans nos échanges, c’est pourquoi je remplace le texte par 3 questions qui devraient nous ramener au même thème.

  1. Est-ce que le modèle du combat en phases que j’ai mis en avant dans ma dernière chronique (EDJ 74) peut (vous) aider les judokas à mieux cerner « ce qu’il faut faire » ou encore, à identifier les compétences techniques et tactiques requises pour chaque phase ?

  2. Sur quels facteurs, sur quelles variables agissez-vous pour faire progresser vos judokas dans la phase 1 (kumi-kata) ? Exemples d’exercices à thème ?

  3. Sur quels facteurs, sur quelles variables agissez-vous pour faire progresser vos judokas dans la phase 2 (préparation de l’attaque) ? Exemples d’exercices à thèmes ?

Analyser, identifier, construire la confiance...

Je vous remercie car vous avez été nombreux à réagir et à me faire part de vos commentaires et de vos questionnements, que je publierai à nouveau en dessous de ce texte de blog (un peu plus bas). Nombreuses de vos remarques portent sur les dimensions psychologique et pédagogique, ce que je trouve passionnant et en lien avec la réflexion que je souhaite développer avec vous.

Dans mes chroniques les plus récentes pour l’Esprit du Judo, j’ai proposé une réflexion sur le thème « que faut-il entraîner ? » ainsi qu’un autre article que j’ai intitulé « structurer le combat » ou la genèse du plan du métro - judo (à lire ici). Ces deux textes proposent d’analyser des principes et des mécanismes qu’il vaut mieux considérer lorsque l’on veut être efficace en combat.

Toujours dans la précédente, qui était dense, j’avais mis la focale sur la capacité décisionnelle et les qualités bio informationnelles (perception et lecture des signaux, réflexes et mécanismes d’ajustement de l’équilibre et de la posture, réactivité, déclenchement, etc.). J’ai dit qu’il y avait emboîtement ou imbrication de cette dimension avec la dimension mentale (qualité de concentration, de contrôle émotionnel, confiance) et avec l’intelligence tactique (identifier et comprendre les situations, structurer le combat, sélectionner une réponse pertinente dans le répertoire des possibles). L’ensemble des deux chroniques résume à peu près ce qu’on appelle « la dimension cognitive ». Parfois les auteurs limitent ou associent cette dimension à la tactique. Mais c’est plus juste si les processus de traitement des infos conscients et inconscients sont intégrés à cette dimension. La dimension cognitive ce n’est pas que l’intellect et la mémoire et ça n’est pas que les réflexes et les signaux (sensations), et aujourd’hui on ne la dissocie plus de l’intelligence émotionnelle.

S’il y a fort à parier que la génétique joue un rôle important pour ce qui concerne les qualités posturales, d’équilibration et de réactivité, de réflexe, etc., on peut aussi penser que structurer sa tactique et analyser les situations de combat, c’est assurément quelque chose qu’on peut apprendre, perfectionner et entraîner.

C’est pourquoi je vous ai parlé de ma modélisation du combat en 5 phases dans ma dernière chronique (Genèse du « plan de métro » du combat de judo). Car identifier et comprendre, voir clairement à chaque instant sur quoi il faut rester concentrer ça aide bien… Et notamment à résoudre le dilemme : Concentration + Prise de Décision / contrôle des pensées et des émotions. En d’autres termes plutôt que de se polariser sur un faux problème (contrôler ses émotions et ses pensées), c’est beaucoup mieux de fixer son attention sur les bonnes variables, sur les événements ou les composants qui permettent d’amener la solution. Encore faut-il que les athlètes judokas connaissent ces variables et soient capables de les activer par eux-mêmes dans l’instant opportun de la situation. Voilà sans doute l’une des clés du processus d’entraînement et de la préparation. Et d’ailleurs dans la vie de tous les jours c’est souvent la même chose. Imaginer un instant qu’une personne qui vient a Paris pour la première fois lors d’un rendez-vous très important, soit « lâchée » dans le métro sans aucun plan ni aucune information… Comment réagirait cette personne ? Par ou ou par quoi commencer alors que le temps presse et que l’occasion de ce RDV ne se représentera pas ? Un tel scénario est comparable à ce que peut vivre un athlète lorsqu’il se sent démuni de solution tactique et technique pour affronter certaines situations. Et cela peut finir en panique ou dans une attitude de renoncement, ce que les entraîneurs jugeront parfois avec trop de sévérité alors qu’ils sont eux-mêmes en partie responsable. Tout ceci montre bien en tout cas l’importance de la dimension cognitive dans la préparation et lors des entraînements quotidiens.

Quand les athlètes prennent conscience des facteurs sur lesquels ils peuvent agir pour contrôler une situation, un adversaire, pour créer un espace ou (et) un déplacement, pour déstabiliser ou fragiliser, c’est comme un rayon de lumière (parfois après un long tunnel) car ils peuvent entrevoir puis visualiser la solution. Une émotion positive viendra alors sans doute renforcer l’athlète dans son envie et son engagement, sa confiance dans cette solution nouvellement élaborée après tant de travail et parfois même de longues phases de frustration. Analyser et observer, faire l’effort de comprendre pourquoi on le fait, pourquoi on a réussi dans telle situation et pourquoi on a raté dans telle autre…

Apprendre et devenir conscient des facteurs de réussite (ou d’échec) renforce le sens et l’intérêt du travail et de la pratique quotidienne. Jouer avec les interactions entre tous ces facteurs va booster l’intelligence de jeu, créer de nouvelles dynamiques de combinaisons, retrouver du plaisir de se sentir créatif en ouvrant à nouveau les possibles sans voir vraiment s’il y a une limite au progrès.

L’entraîneur en posant des questions, peut parfois aider l’athlète à déclencher cette dynamique. Mais l’inverse peut se produire également, quand le prof (ou l’entraîneur) est trop présent, quand il impose ses solutions ou donne trop d’informations, d’une certaine façon, il « empêche l’élève ou l’athlète d’apprendre »…

Au plaisir de vous lire !

Debriefer, analyser l'expérience du randori, du combat

 Judokas amateurs, compétiteurs ou pas, virtuoses ou pratiquants occasionnels nous passons par l'expérience du randori et / ou du combat...

Ce blog n’est ouvert que depuis  48 heures, mais il suscite déjà pas mal de commentaires intéressants, c’est encourageant. Le but c’est de donner envie aux acteurs du judo d'analyser leur pratique, d’échanger, de se parler. Pour rapprocher et prolonger les réflexions de Yves et de Yann, je dirais qu’après un randori à l’entrainement comme à la suite d’un combat en compétition, le judoka est chargé d’un ensemble d’émotions, d’impressions, de sensations et de pensées. S’agit-il d’un débordement de joie et de satisfaction ? Ou à l’inverse d’une grande frustration ? Ou encore entre ces deux extrêmes, de quelque chose de plus nuancé dont il ne perçoit pas immédiatement toute la signification, mais qui va stimuler son analyse et son questionnement dans les heures et les jours qui suivront ? Ces impressions à l’issue de l’expérience du combat sont en relation (le plus souvent) avec le dilemme gagné / perdu. Et la répétition de l’expérience, sa prolongation avec l’aide du professeur et/ou de l’entraineur, permet de dépasser cette vision binaire et de se demander POURQUOI ?

Pourquoi ça marche ? Pourquoi ça ne marche pas ? Pourquoi je ne fais tomber personne ? Pourquoi je parviens ou pas à utiliser en randori, en compétition les techniques que j’ai apprises à l’entrainement ? Pourquoi untel avec qui je m’entraine régulièrement, s’exprime avec autant de facilité ? Est-ce que lorsque j’observe de grands champions ou de très bon judokas à l’entrainement, je peux identifier des constantes et des principes d’action atour desquels ils s’organisent et ils structurent leur judo, leur manière de combattre ? Ce questionnement à mon avis, rapproche les judokas quel que soit leur niveau de pratique, qu’il s’agisse de randori ou de combat en compétition. Il y a aussi des différences bien entendu et j’y reviendrais (nous y reviendrons, j’en suis sûr)…

Une clé, une condition indispensable de ce rapprochement c’est ce questionnement, l’analyse de ce qu’on a fait pendant le combat, pendant la pratique. Le débriefing de toutes ces (ses) impressions, ces (ses) sensations qui viennent parfois et que l’on rumine longtemps après. Le professeur comme l’entraineur peuvent jouer un rôle très important pour initier l’élève et le jeune athlète à l’analyse de sa pratique. S’il ressort content et satisfait d’un randori ou d’un combat où il ne s’est rien passé, s’il ne se pose aucune question alors que sa manière de pratiquer ne fait pas sens… en tant que prof tu t’inquiètes peut être un peu pour lui et tu peux avoir envie de lui dire quelque chose.

Voilà donc quelques raisons de penser que nous avons aussi besoin de repères, de références, de modèles. Ceux que j’ai qualifiés de virtuoses de la pratique (de randori ou de compétition)  dans mon texte précédent, peuvent y contribuer. Ils expriment des principes d’efficacité dans leurs mouvements et à travers leur intelligence de jeu. Ils nous permettent d’identifier ces constantes et nous aident à construire des repères. Dans ma prochaine chronique pour l’Esprit du judo qui sort cette semaine, je vous propose de réfléchir à la structure du combat en racontant l’histoire de l’élaboration d’un petit modèle d’analyse tactique et technique. J’espère que vous m’enverrez vos réflexions sur ce sujet…